« La situation à Calais présente toutes les pratiques abjectes de la police française » 4/8

Treize personnes directement touchées par la violence policière sont venues témoigner devant la cour à l’occasion du procès du 8 juillet. À moins d’une semaine de l’appel du jugement, nous publions deux à deux, huit de ces prises de paroles. Luce, La Cabane juridique à Calais.

Les sept années qui ont précédé ce premier procès, nous avons rencontré de nombreux collectifs constitués suite à une blessure, à un mort. Partageant nos histoires, nous avons acquis une connaissance précise des mécanismes de la violence policière. Nous avons les pleurs, mais aussi l’expérience, nous avons la rage, mais aussi le savoir. Nos vécus, nos luttes ont fait de nous des experts.

Le mercredi 24 et le jeudi 25 novembre 2016, c’est cette expertise sensible que nous avons convoquée à l’intérieur du tribunal, Il n’était plus question pour nous de demander la vérité, mais de la faire surgir depuis le réel de nos histoires, et de l’imposer là où elle est continuellement effacée et déniée.

« La situation à Calais présente toutes les pratiques abjectes de la police française » Luce, La Cabane juridique à Calais.

 J’interviens au sein de l’association La Cabane juridique[1] qui est en place à Calais depuis janvier 2016, et dont les missions consistent en l’accompagnement des demandeurs et demandeuses d’asile. Nous travaillons notamment sur les dossiers de regroupement familial pour les mineur·es isolé·es qui souhaitent rejoindre légalement leur famille en Angleterre. Ainsi que sur l’accompagnement des personnes victimes de violences civiles et policières.

Entre janvier et novembre 2016, nous avons collecté 88 témoignages, dont 62 pour des violences policières qui ont donné lieu à 53 plaintes. Sur ces dernières, seules 10 ont abouti à des auditions de l’IGPN. Mais zéro procès. Zéro policier inquiété. La situation à Calais a ceci d’intéressant qu’elle présente toutes les pratiques abjectes de la police française. J’ai été confrontée à plusieurs types de violences à Calais.

Dans un premier temps, ce sont des choses qui relèvent plutôt du harcèlement, à travers notamment des actes racistes. Lors d’une arrestation au port, au mois de septembre, un  homme afghan m’a raconté s’être fait arrêter par la police et confisquer ses effets personnels lors de la fouille. Un policier l’a ensuite conduit dans un fourgon de CRS pour le ré-acheminer vers le bidonville. Durant le trajet, le policier l’a filmé avec son téléphone portable en lui demandant de répéter des mots en français qu’il ne comprenait absolument pas. Ce même policier se moquait de lui en imitant des cris d’animaux et notamment de singe. Pour finalement le relâcher à l’entrée du camp en refusant de lui rendre son téléphone portable. Les vols de téléphones sont fréquents, mais aussi les vols de chaussures : des personnes arrêtées à plusieurs kilomètres du camp doivent rentrer pieds nus.

Nous avons également recueilli un nombre incalculable de témoignages de personnes qui ont été gazées à bout portant à l’aide de gazeuzes à main, toujours dans des situations où aucun acte répréhensible n’est commis – si ce n’est le fait de circuler, d’exister en ville en tant que personnes non blanches.

Un homme qui rentrait seul, à pied, des urgences où il avait été admis suite à une colique néphrétique, m’a raconté ce qui lui était arrivé à proximité du camp. Il était dans un état d’affaiblissement notable, lorsqu’une voiture de la police municipale s’est arrêtée à sa hauteur. L’un des policiers a baissé sa vitre, et l’homme a sorti spontanément ses papiers de l’hôpital pour expliquer sa situation et les raisons pour lesquelles il se trouvait là. Sans prononcer aucune parole, ni poser aucune question, les policiers l’ont aspergé d’une dose conséquente de gaz. Il a souffert de brûlures au visage et au cou pendant presque une semaine. Ce monsieur a été entendu par l’IGPN, mais il n’y a encore eu aucune suite pour le moment.

Par ailleurs, j’ai aussi entendu d’autres personnes témoigner de choses plus graves encore, qui s’apparentent à des chasses à l’homme, des traques nocturnes. Elles ont lieu aux abords des bidonvilles, des lieux dits de « passages » (parking, port, etc.) ou encore sur le chemin de retour, à la suite souvent d’une marche éprouvante que certains effectuent toutes les nuits. À ces endroits, un dispositif assez impressionnant est déployé pour traquer des individus non armés, totalement inoffensifs et qui n’aspirent qu’à rentrer se coucher.

Je me souviens du premier témoin que j’ai entendu en arrivant à Calais au mois de janvier 2016. Il s’agissait d’un jeune soudanais qui s’était fait interpeller à proximité de la gare TGV de l’Eurotunnel et qui, pendant trois heures, a été jeté et maintenu dans le marécage. Sitôt qu’il en sortait, il était rattrapé par les policiers qui le jetaient à nouveau dans l’eau. À la fin de son supplice, l’un des policiers lui a offert une cigarette… Certains récits de la guerre d’Algérie m’ont traversé l’esprit. Et je pense ne pas être la seule.

La violence policière la plus visible à Calais est la répression quasi-militaire sur les migrant·es à l’intérieur du bidonville. Ce sont 200 tirs de grenades par jour en moyenne, parfois sans raison manifeste. Des tirs qui visent aussi le quartier dit « de Caravanes » qui héberge des familles principalement kurdes. Un endroit où vivent de nombreux enfants en bas âge. Ils et elles sont plongé·es de longues heures dans des nuages de gaz lacrymogènes qui entraînent des troubles allant de la crise d’asthme à la crise d’angoisse. Voici un bref état des lieux des différentes violences auxquelles j’ai été confrontée.

J’aimerais insister en devançant les oppositions qui pourraient être faites à ce discours,  qui mettraient en avant la mission de « protection » des forces de l’ordre. L’énorme présence policière à Calais et aux abords du bidonville n’a pas empêché deux jeunes femmes érythréennes d’être violées en septembre. Elle n’a pas non plus empêché le viol d’une traductrice pachtoune venue avec un journaliste de France TV il y a quelques semaines seulement. Ce viol a été commis sur la « bande des 100 mètres », une zone qui est dégagée, éclairée et en permanence surveillée par plusieurs fourgons de CRS. Je peux l’affirmer, puisque deux heures avant, j’ai moi-même quitté de nuit le bidonville en passant devant ces mêmes fourgons.

J’ai assisté à certaines des auditions de personnes reçues par l’IGPN. Lorsque la division IGPN de Lille se déplace à Calais pour entendre des victimes, les auditions ont lieu à l’Hôtel de police de Coquelles, rempli de policiers en uniforme. Des personnes déjà traumatisées par les scènes de guerre qu’elles ont fuies, victimes de violences commises par la police en France, se retrouvent au milieu de leurs potentiels agresseurs à raconter de quelle façon elles ont été tabassées… Ce qui donne une idée de la bienveillance déployée pour écouter les victimes.

Tout ceci se manifeste aussi par un certain nombre de réflexions qu’on peut juger maladroites ou de mauvais esprit. J’ai accompagné un syrien qui racontait qu’après avoir  grimpé des grilles beaucoup trop hautes, alors qu’il tentait de s’échapper, s’est fait pousser sur les grilles par un groupe de policiers. Il s’est empalé dessus. Il a eu un certain nombre de points de suture à la main et à la cuisse et a dû être hospitalisé, en raison de la grande quantité de sang qu’il avait perdue. Cette personne était fragile. Lorsqu’elle s’est assise pour témoigner auprès de l’IGPN, sa première question a été de demander s’ils allaient le mettre en prison. Je m’attendais à ce que l’enquêtrice lui réponde que c’était lui la victime et qu’elle était là pour l’entendre. À ma grande surprise, elle lui a répondu : « Pourquoi ? Vous avez fait quelque chose de mal ? » Ce qui instaure rapidement un climat assez anxiogène.

Je voudrais revenir sur le traitement médiatique des personnes victimes de violences policières à Calais. En dépit du nombre très conséquent de victimes, il n’y a aucun journaliste, voire aucune personne extérieure à la situation, qui soit capable de citer un nom, une agression, et encore moins de mettre un visage en relation avec ces violences.  Si les victimes sont des supporters, des habitant·es des quartiers populaires ou des manifestant·es, les faits nous parviennent plus facilement et nous pouvons mettre un nom ou une identité sur ces histoires. Le 21 juin dernier, le journal Le Monde a sorti un article suite à des affrontements entre la police et les migrants. Cet article reprenait mot pour mot le communiqué de la Préfecture, à savoir qu’il n’y avait eu aucun blessé à déclarer, ni du côté des forces de l’ordre ni du côté des migrants. Pour ce qui est des premiers, je n’en sais rien. Du côté des migrants, plusieurs personnes ont été blessées. Une personne a eu le visage complètement détruit par un tir de lanceur de balles de défense. Elle a dû être hospitalisée à Calais, puis à Lille. Actuellement, je l’accompagne et il n’a été fait état de sa situation dans aucun média.

J’ai pu avoir de brefs échanges avec certains membres des forces de l’ordre, notamment lors de contrôles d’identité à l’entrée du camp. Beaucoup rappellent qu’ils font ça pour nourrir leur famille, qu’ils sont de bons pères, etc. Je n’en doute pas d’ailleurs, mais ça ne nous intéresse absolument pas ici et n’excuse en rien leurs actes. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils éprouvent le besoin de rappeler qu’ils sont des gens bien, et que s’ils agissent de la sorte face aux migrant·es, c’est bien parce que la situation l’impose ou que ces personnes l’ont mérité. Lorsqu’on lit les compte-rendus des inter-syndicales, notamment sur le site internet de l’UNSA-Police, on se rend compte de l’application qu’ils ont à construire une menace, une vision des migrant·es des bidonvilles, qui les assimile à des individus armés jusqu’aux dents. Alors que les seules armes que j’ai pu constater du côté des migrant·es, ce sont quelques pierres face à des hommes en armures et armés de lanceurs de balles de défense, de lance-grenades, de tasers, de matraques et de tonfas. C’est assez édifiant que les policiers craignent pour leur sécurité et pour leur santé, car ils ont peur d’attraper la gale au contact des migrant·es… Lorsque je lis ça, j’ai envie de les rassurer : les seuls contacts qu’ils ont avec les exilé·es se font par l’intermédiaire d’un tonfa ou d’une semelle de chaussure. Ils peuvent être tranquilles, ils ne vont pas attraper de maladie !

Ce qui transparaît dans ces propos et ces attitudes, c’est l’application à créer un climat qui laisse penser qu’ils ne peuvent rien commettre de mal ou de répréhensible. Tout cela soutenu par le désintérêt de la justice et des médias. Le fait que depuis le début de notre travail en janvier, aucun policier n’ait été inquiété laisse penser qu’ils peuvent continuer à agir ainsi. Si personne ne les poursuit, ça les conforte dans l’idée qu’ils n’ont rien fait de mal. Je voudrais par conséquent insister sur le caractère systémique des violences policières à Calais comme ailleurs. Si ce n’est qu’à Calais, l’intensité de ces violences est plus vive et plus constante. L’image du policier à bout de nerfs, sous le coup de la panique, de la peur ou de la fatigue, et qui déraperait en frappant un migrant, n’est qu’un mythe. Cela ne tient pas au vu du nombre de témoignages que nous avons recueillis. Ce ne sont pas des actes isolés. Ce n’est que l’exercice normal de la violence, permis par un climat d’impunité totale.

[1] Au mois de janvier 2016, la Cabane juridique a mis en place la seule permanence d’accès au droit au cœur du bidonville de Calais. Une équipe bénévole d’avocat-e-s, de juristes, de militant-e-s s’est constituée dans le but de délivrer une information la plus complète possible pour permettre aux migrant.e.s et réfugié.e.s de se réapproprier leurs droits et d’être pleinement acteurs de leurs vies.

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