Pierre et Joachim détaillent la violence policière

Entretien publié sur Médiapart par Carine Fouteau

Tous deux ont été la cible d’un tir de flashball, cette arme aux effets potentiellement dévastateurs dont l’usage s’est répandu en France à partir de 1995 sous l’impulsion de Claude Guéant, alors directeur général de la police nationale. Grièvement blessés, ils gardent l’un et l’autre les marques de la violence subie. Ce ne sont pas des cas isolés, plus d’une vingtaine de personnes ont subi le même sort ces dernières années.

En novembre 2007, Pierre manifeste à Nantes contre la loi sur les universités quand il est touché au visage. Il a 16 ans et devient quasiment aveugle du côté droit. En juillet 2009, Joachim réside à Montreuil et se mobilise contre l’expulsion d’un squat dans sa ville. Visé lui aussi, à 37 ans, il perd un œil.

Les 6 et 7 mars 2012, le policier qui a tiré sur le jeune Nantais est appelé à la barre. À l’occasion de ce premier procès lié à l’usage du flashball lors d’une manifestation, Mediapart a rencontré Pierre et Joachim pour évoquer leur expérience de cette arme, symbole de la politique répressive de Nicolas Sarkozy, et les efforts pour surmonter la peur.

Qu’attendez-vous, Pierre, du procès du policier qui a tiré sur vous le 27 novembre 2007 ?

Pierre : Après plus de quatre ans de bataille judiciaire, le procès a été fixé les 6 et 7 mars 2012. Je ne me suis jamais fait d’illusion sur l’institution judiciaire, mais j’ai déposé plainte, avec ma famille, pour faire parler de l’affaire, pour qu’elle ne soit pas aussitôt enterrée, oubliée, et surtout pour calmer au moins temporairement la police, envoyer un message, dire “On ne peut pas mutiler impunément un lycéen, on ne peut pas tirer sur une manifestation”. Je n’ai jamais pensé que le tireur irait aux assises, même si un citoyen lambda tirant avec une arme d’épaule sur quelqu’un aurait pris immédiatement de la prison ferme, surtout en ces temps de durcissement législatif et sécuritaire.

Malheureusement, en quatre ans et demi, les cas se sont accumulés. Un exemple m’a particulièrement scandalisé : Geoffrey, à Montreuil, en 2010, qui s’est fait tirer dessus, il avait le même âge que moi et a été blessé dans les mêmes circonstances. Le cas de Joachim aussi, évidemment, est similaire, tout comme celui de Joan à Toulouse. À chaque fois que quelqu’un se fait tirer dessus au flashball, qu’il perd l’usage d’un œil, à chaque fois, c’est comme si on me blessait à nouveau, parce qu’on se rend compte qu’il y a un sentiment d’impunité dans cette police insolente qui continue à viser délibérément les visages.

Entendez-vous vous servir de ce procès comme tribune pour demander l’encadrement de l’usage du flashball ou son interdiction ?

Pierre : J’attends que le tireur soit déclaré coupable. Une relaxe du tireur serait perçue comme un chèque en blanc. Cela signifierait que l’État, la justice autorise les polices de France à tirer sur des manifestants et à blesser délibérément, à mutiler à vie des gens. Si le policier est déclaré coupable, le minimum serait que son port d’armes lui soit retiré, qu’il soit mis hors d’état de nuire, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, il est en exercice, je l’ai revu armé dans des manifestations à Nantes. Plus généralement, j’espère que cela incitera la population à réfléchir sur les pratiques de la police, et la police à être contrainte de calmer ses ardeurs répressives et mortifères.

Je ne me place pas forcément dans l’optique de faire interdire le flashball, même si, à titre personnel, j’y suis favorable. Je souhaite que s’engage une réflexion plus large sur les violences policières, sur tout le contrôle sécuritaire, les tasers, les drones, toutes ces armes de plus en plus offensives de contrôle de la population.

Je souhaite que les victimes de violences policières en général entrent en contact et ripostent collectivement, car la police, elle, reste unie et solidaire. Les syndicats policiers savent défendre leurs droits, disons leurs droits à mutiler, ou à tuer, contrairement à nous qui sommes isolés, atomisés par la répression.

Joachim : Il faut faire le lien entre ce qui nous est arrivé et l’ensemble des violences policières, les personnes humiliées, tabassées, mutilées, tuées. Mais au quotidien, la police, c’est aussi les expulsions de logements, la traque des sans-papiers, le harcèlement des habitants de certains quartiers. La police est là pour maintenir un ordre profondément injuste et destructeur. Face à cette situation, évidemment, les gens se révoltent, manifestent, occupent. Dans ces situations la police n’hésite pas à tirer sur les gens. C’est de tout cela qu’il faut parler.

Comment vous préparez-vous en vue du procès ?

Pierre : J’ai demandé à Joachim de venir témoigner au procès car je veux, en plus de la parole juridique, une parole personnelle de quelqu’un qui partage la même expérience que moi. Je souhaite aussi faire passer un message politique. Si cela est arrivé à Joachim et à moi, ainsi qu’à d’autres, c’est qu’il ne s’agit pas d’un acte isolé.

Comment ça s’est passé le 27 novembre 2007 ?

Pierre : Le 27 novembre 2007, à Nantes, le mouvement lycéen et étudiant dure depuis plusieurs semaines. C’est un mouvement assez vivace, avec l’université et les lycées du centre-ville bloqués, c’est un mouvement contre la loi LRU de privatisation des universités pour défendre notre droit à l’éducation. Au même moment, il y a des émeutes à Villiers-le-Bel. Ce jour-là, on part en manifestation, une grosse manifestation de quelques milliers de lycéens et d’étudiants. On se dirige vers le rectorat, lieu traditionnel de manifestations à Nantes. On entre dans le parc du rectorat.

Plusieurs unités de police se déploient rapidement : la Bac, la brigade anti-criminalité en civil, les gendarmes mobiles et les compagnies départementales d’intervention, les CDI, qui sont l’équivalent des CRS, à l’échelle départementale. Je repère tout de suite un policier cagoulé, qui a un flashball de couleur jaune, c’est un lanceur de balles, un nouveau type d’armes avec visée qu’on n’avait pas encore vu en manifestation jusque-là. D’habitude, on voyait le flashball le plus répandu, le plus traditionnel, le flashball super pro, sans viseur et moins précis.

Rapidement, la police a ordre de nous charger. Ça se passe très violemment. On ne comprend pas, la manifestation est pacifique, il y a des gens qui jonglent, qui jouent de la musique, qui chantent. Lors du procès, on montrera des photos illustrant cette atmosphère. D’un seul coup, les forces de l’ordre nous chargent par devant et sur les côtés, elles frappent aussitôt, la brigade anti-criminalité tire des gens de la manif et les frappe. Cela crée un contexte de peur. Dans un mouvement de panique, la manifestation se met à refluer et est évacuée du parc du rectorat en quelques minutes. Plusieurs personnes sont interpellées par la Bac et molestées.

Une fois qu’on est à l’extérieur de l’enceinte du rectorat, la police ferme la grille de l’entrée du parc, les manifestants sont sur la voie publique, il n’y a plus aucun enjeu de maintien de l’ordre. C’est à ce moment là que le policier tire. Il est dans le parc du rectorat, de l’autre côté de la grille, moi je suis à moins de 10 mètres sur la voie publique. Je sens un énorme choc sur ma tempe. J’ai le réflexe de me tourner, je vois le policier avec son arme orientée en direction de mon visage. Je comprends tout de suite ce qui s’est passé. Par la suite, j’apprendrai qu’il y a eu d’autres tirs de flashball sur d’autres manifestants, qui n’ont pas atteint le visage heureusement, par des agents de la Bac. Je me retourne, je vois ce policier qui m’a tiré dessus, j’ai le réflexe de mettre ma main sur mon visage, je vois que ça pisse le sang, je demande de l’aide, on me transporte un peu plus loin en attendant les secours. Voilà comment ça s’est passé.

Pourquoi évoquer Villiers-le-Bel ?

Pierre : À la fin du mois de novembre 2007, deux jeunes sont morts, ils ont été renversés par la police à Villiers-le-Bel. Des émeutes ont suivi. Environ 24 heures avant que je me fasse tirer dessus, la télé passait en boucle des images de policiers blessés dans ce quartier, dont un policier qui s’était fait tirer dans l’œil. Il avait l’œil bandé, Nicolas Sarkozy était à son chevet et disait que c’était inadmissible de s’attaquer aux forces de l’ordre de cette façon. Je ne peux pas dire qu’il y a un lien de cause à effet, mais il est frappant que peu après un policier ajustait son tir de flashball dans mon œil.

Et le 8 juillet 2009 à Montreuil ?

Joachim : Un lieu avait été ouvert dans une ancienne clinique dans le centre de Montreuil, qui était squatté depuis des mois et dans lequel étaient organisées de nombreuses activités ouvertes sur le quartier. De ce lieu il y avait eu une expulsion la veille. Pour répondre à cette situation, on voulait être présents dans la rue. On avait préparé un grand repas et on avait invité les habitants concernés à venir nous rejoindre. Au bout de deux ou trois heures, on a décidé de partir en manifestation. Calmement, on est partis en file indienne sur le trottoir et on s’est réunis devant la clinique. Au même moment, les policiers sont arrivés, assez calmement. Ils se sont garés à côté de la clinique, ils sont sortis, ils se sont armés, beaucoup avaient des flashballs.

On s’est dit qu’on n’allait pas chercher les ennuis. Un mot d’ordre a été lancé par un manifestant, ‘On y va’, avec l’idée qu’on partait. On est tous partis, un peu en ordre dispersé, sur la place qui fait face à la clinique et sur laquelle il y a un marché, deux fois par semaine. On marchait et, à un moment, on a entendu un cri. La police venait d’interpeller quelqu’un. Je me suis retourné pour voir ce qui se passait. La police était face à nous et s’est adonnée, pour reprendre leurs mots, à une véritable partie de ball-trap.

Ils nous ont tiré dessus à de nombreuses reprises, cinq personnes ont été touchées, la plupart au-dessus de l’épaule : à la nuque, sur le front, sur la clavicule et moi en plein dans l’œil. Tout le monde ayant été touché au-dessus de l’épaule, ce qui est normalement interdit, on peut parler de préméditation.

Pouvez-vous mettre des mots sur cette violence que vous avez subie ?

Pierre : C’est très étrange. J’ai senti un énorme choc dans mon visage. Mais, au début, comme une douleur au-delà de la douleur, je n’ai pas eu vraiment mal. C’est venu ensuite. J’ai vu que je saignais abondamment, je ne voyais plus rien, on m’a mis à l’écart et j’ai été pris en charge par les pompiers.

Alors que j’étais complètement sonné, aveuglé, je me souviens que des policiers sont venus prendre mon identité pour préparer sans doute leur ligne de défense. Au lieu de me porter secours, ils ont fait dégager les gens qui m’entouraient, les copains, et je les entendais braquer les autres manifestants, demandant leur nom, leur adresse.

La douleur est venue plus tard à l’hôpital, je vomissais du sang. Le flashball est une arme cinétique, on ne sent pas tout de suite l’effet mais ça cause des dommages irréversibles à l’intérieur du corps. Pendant plusieurs jours, j’ai eu la moitié de la tête bleue, gonflée, et j’ai gardé l’œil rouge vif pendant plusieurs mois. J’ai eu peut-être de la chance dans mon malheur car la balle a tapé dans l’os. J’ai eu des micro-fractures, la balle a ricoché sur l’os. Dans un sens, c’est mon crâne qui a absorbé le choc, sinon j’aurai perdu mon œil en plus de la vue. Les conséquences, c’est que je ne vois plus d’un œil, ça a causé des lésions irréversibles sur la rétine. J’ai perdu l’usage d’un œil.

Encore aujourd’hui j’ai des douleurs à la tête, des céphalées. J’ai subi deux opérations dans les semaines qui ont suivi et un traitement qui a duré plusieurs mois. Si j’ai gardé mon œil, bien que quasiment aveugle, c’est que j’ai subi ces deux opérations qui m’ont accaparé pendant six mois, qui m’ont fait mal et qui m’ont mis groggy.

Joachim : Quand ça arrive, on est K.-O. Le choc est tel que tout le corps est sous le coup, au-delà de la douleur. On ne s’évanouit pas, mais la commotion provoque une montée d’adrénaline, tous les voyants passent au rouge. J’ai tout de suite senti que quelque chose était arrivé, quelque chose de très grave. Comme le flashball m’a crevé l’œil, cela a impliqué qu’on l’enlève, qu’on mette une bille à la place et une prothèse. Ce sont des opérations lourdes, difficiles.

J’ai le visage peut-être pas défiguré, mais je garde une forte trace physique. Cette dimension est présente dans le regard des autres et pour moi.

Il faut aussi parler de la peur qui rentre en toi après une telle mutilation. Une semaine après, je suis allé à la manif qui répondait à cet acte de violence. Mais c’est un combat de chaque jour pour maîtriser la peur qui est entrée en toi, pour arriver à faire face à des policiers armés de flashball sans se dire ‘Je rentre immédiatement’, pour prendre la parole et raconter. Après, il faudrait aussi parler de tous ceux qui, à travers nous, ont été touchés par la peur. En mutilant certains, on terrorise tous les autres.

Ce que vous dites, c’est que la police a atteint son objectif de semer la peur.

Pierre : Le flashball est un instrument de peur, comme l’a dit Joachim, un instrument de terrorisation. À Nantes, ça a marché. Quand j’étais encore à l’hôpital, une manifestation contre les violences policières a été organisée, cela m’a touché, 5 000 personnes ont défilé avec une grande banderole. Mais est-ce que cela n’a pas été un baroud d’honneur, parce qu’ensuite le mouvement lycéen et étudiant s’est éteint. Je me suis fait tirer dessus, il y a eu une manifestation ritualisée, puis plus rien. Très concrètement, les parents ont interdit à leurs enfants de sortir, ‘Tu ne sors pas, tu vois ce que font les flics, ils tirent, si tu sors, tu vas te faire shooter’.

Joachim : Pour ma part, je ne veux pas négliger l’importance de la réaction qui a suivi le soir du 8 juillet. D’abord celle des copains qui ont organisé la manifestation juste après et puis celle de tous ceux qui ont manifesté leur solidarité. Pour lutter contre la peur, les réponses collectives sont très importantes. Sinon, je pense que j’aurais beaucoup plus souffert au moins dans ma tête. Si personne ne se bouge, la seule chose que les gens lisent, c’est le communiqué de la préfecture qui explique d’une manière ou d’une autre que vous l’avez bien mérité. Ensuite, l’IGS, l’Inspection générale des services, mène une enquête qui sème le doute dans la tête de tout le monde. Enfin, si la justice n’enterre pas le dossier, les policiers seront relaxés. Donc, la solidarité est ici vitale.

Est-ce que ce type de violences ne créent pas de la révolte, de la défiance, en même temps qu’elle suscite de la peur ?

Joachim : Le flashball sert à réprimer toute tentative de retrouver prise sur les choses en sortant des cadres. Si l’on regarde dans quelles situations les personnes ont pris un tir de flashball, elles sont très différentes, très banales aussi, mais toutes semblent dire : ‘Ici, c’est chez nous’. Quel est le point commun entre occuper un lycée, ouvrir un squat, faire vivre son quartier en faisant un repas ou en jouant à la balle ? Dans beaucoup des cas, il y a cette dimension d’habiter, d’occuper le territoire, de se réapproprier un espace.

Le flashball est une arme qui dit aux gens ‘Rentrez chez vous’. Quand on ne peut pas payer, l’espace pour dormir, manger, se rencontrer, s’entraider, fabriquer des choses, se réduit à pas grand-chose. Alors, les gens forcément trouvent d’autres moyens. Mais très vite, on les criminalise, et s’ils résistent, on leur tire dessus.

Pierre : Les policiers aussi ont peur, une peur que le pouvoir construit dans leurs esprits pour qu’ils attaquent. Ils n’ont jamais été aussi violents, mais en même temps ils sont tétanisés, comme s’ils étaient dépassés et qu’ils ne savaient plus faire face à une foule. Ils ont peur, c’est pour cela qu’ils sortent leur flashball en permanence. Avec les fantasmes mensongers médiatico-politiques sur les anarcho-autonomes ou sur les banlieues, les responsables politiques les ont mis en garde, ‘Il y a un ennemi intérieur, il faut attaquer, sinon il vous attaquera’.

Cette paranoïa d’État aboutit à un usage encore plus violent, gratuit, décomplexé du flashball, et plus généralement de la violence physique et verbale contre tous ceux qui sortent du rang. Quand les lycéens prennent la rue, les policiers ont peur parce qu’ils savent qu’il n’y a pas de parcours déposé en préfecture et que le cortège se balade n’importe où.

La police craint tout ce qui est incontrôlable. Mais ce qui est incontrôlable peut aussi s’arrêter à tout moment. C’est ce qui est arrivé avec le mouvement à Nantes, avec cette logique d’atomisation. La police tire sur une personne, touche un corps, pour semer la peur dans tout le corps social, pour terroriser tout le monde. Il y a des interstices, sans doute, mais là, je vois malheureusement surtout de la peur. Dans la manifestation anti-répression, beaucoup de filles et de garçons étaient révoltés, mais cela a joué un rôle d’exutoire plutôt qu’autre chose, avec les pouvoirs locaux qui lançaient des appels au calme.

Joachim : La peur ou la révolte ? Ça fonctionne dans les deux sens. Lors de la manifestation qui a répondu aux tirs de flashball à Montreuil, les gens se sont casqués et portaient des lunettes, comme s’il y avait eu une prise de conscience que désormais il fallait se protéger, collectivement, de la police. Cela nous a obligés à prendre acte de la violence dont peut user la police contre nous. La rue, il faut savoir l’occuper. Ce sont des problématiques auxquelles il faut trouver des réponses qui ne soient pas celles du service d’ordre de la CGT.

En tirant sur vous, la police a exprimé brutalement la violence d’État, elle a mis à nu ce qu’en général elle s’efforce de cacher. Est-ce que ça témoigne d’un changement de doctrine dans les pratiques policières ?

Pierre : Je ne suis pas spécialiste de l’histoire du maintien de l’ordre, mais il semble qu’on est passé d’une police défensive, munie de gaz lacrymogène, à une police offensive, avec flashball et taser. La police est passée à l’attaque, elle tire sur les gens, elle marque les corps, elle cible les mineurs. Ce passage à l’offensive est lié à l’ère sécuritaire qui a commencé sous Jospin et qui s’est amplifiée sous Sarkozy.

Joachim : Comme le dit Pierre, la police est passée à l’offensive et les armes à létalité réduite ont un rôle très important dans cette nouvelle doctrine. Car du fait de leur létalité réduite, elles échappent en grande partie au cadre strict de la légitime défense qui encadre les armes létales. Elles sont utilisées de manière offensive. On le voit bien, les policiers se servent du flashball, comme on se sert d’une matraque.

Ces pratiques policières sont symptomatiques d’un état de la société, d’une politique à un moment où le consensus, le compromis historique liant la classe ouvrière au capital s’effondre. Le donnant-donnant cantonnant la contestation à l’intérieur d’un certain cadre en échange de l’État-providence ne fonctionne plus. Tout saute. Le pouvoir ne reconnaît plus la symbolique des manifestations, celles-ci sont délégitimées et tendanciellement criminalisées. Comme l’État n’a plus de marge de manœuvre sociale, il est de plus en plus réduit à sa fonction policière.

Ce qui vous est arrivé relève-t-il de la « bavure » policière ou le considérez-vous comme le résultat d’une politique répressive ?

Pierre : Je me méfie beaucoup du terme de bavure. Une bavure, c’est quoi ? Une tache d’encre ? Une bêtise ? Un acte isolé ? Quand des gens sont visés de manière délibérée au visage depuis quatre ans, que les cas se multiplient, on peut parler d’actions coordonnées, de violences policières, voire de crimes ou de meurtres policiers. Les mots sont importants, on est dans une guerre sémantique, et pour moi, le terme de bavure vise à relativiser ce qui s’est passé alors que, dans le même temps, les autorités parlent de prise d’otage pour désigner les grèves et les manifestations. Pour moi, ces tirs sont le résultat d’une politique concertée, qui va de pair avec une militarisation de l’État. On observe, depuis plusieurs années, une surenchère dans la technologie sécuritaire.

Joachim : Il n’y a aucun hasard dans ce qui s’est passé. Toutes ces situations induisent une forme de préméditation et d’intention visant à réprimer et à faire mal. En même temps, le flashball est une arme à bavure. L’institution policière pourrait se dire qu’il faut resserrer les règlements, modifier les armes, elle pourrait tout à fait s’approcher d’un risque zéro de bavures. Mais, non, elle continue, comme s’il y avait une intentionnalité basse, indirecte, mais bien présente et assumée. Une police que l’on sait pouvoir commettre facilement des bavures fait peur.

Qu’est-ce que ça a changé sur votre parcours militant ?

Joachim : On lutte pour que cela ne change rien. Si, en plus, on devait s’arrêter de faire ce qu’on faisait avant, c’est-à-dire militer, participer à des manifestations, si on devait renoncer à tout ça, alors ils auraient gagné. Tout le combat est de continuer comme avant. Mais ce n’est pas simple. Il faut du temps pour arriver à encaisser le coup. L’enjeu est aussi de continuer à faire de la politique sans être dans une confrontation directe avec la police.

Pierre : Certaines personnes m’ont dit: ‘Avec ce qui t’es arrivé, tu ne vas pas retourner en manif…’ Mais il n’a jamais été question de rester chez moi. Si je ne sors plus, si je ne dérange plus, ils auront gagné, donc j’essaie de continuer à résister à leur ordre, à mon échelle.

Est-ce que ça a modifié votre rapport à l’État ?

Joachim. L’enjeu pour moi est de me libérer de ce face-à-face avec la police, de continuer à faire ce que je faisais, comme participer à un collectif de chômeurs et précaires ou lutter autour de la restructuration du quartier où j’habite. Même si la police a vite fait de vous tomber dessus. Aujourd’hui quand on occupe un Pôle Emploi, la direction demande à tous les agents de faire valoir leur droit de réserve, ce qu’elle n’a pas le droit de faire, cela doit rester une initiative personnelle. Les agents partent et la police arrive. Alors que vous étiez venus discuter avec les agents, rencontrer les chômeurs, la police vous expulse. La réponse à la violence de la police, la société entière doit la porter. C’est un mouvement plus général qui doit dire : ‘Arrêtez-là, c’est fini, vous prenez trop de place, vous les policiers, vous êtes nuisibles, vous semez la peur, vous traquez les sans-papiers, vous expulser les gens, vous êtes une force destructrice, arrêtez-vous, dégagez !’

Est-ce que vous vous reconnaissez dans le terme de « victimes » ?

Pierre : Je n’aime pas cette terminologie victimaire. La justice nous renvoie à ce statut de victime ou de plaignant tout en nous accusant d’avoir jeté des projectiles. Les policiers nous chosifient. Quand ils nous visent, ils parlent de ‘neutraliser la cible’, comme si on était en guerre. Peut-être que je dirais cela : je suis une cible des violences policières.

Quels moyens avez-vous déployés pour vous approprier ce qui vous est arrivé ?

Pierre : Avoir un policier identifié à la barre est le résultat d’un rapport de force. Ça ne s’est pas fait tout seul. Il n’a pas suffi que la justice suive son cours. Quelques jours après ma mutilation, des policiers de l’IGPN, l’Inspection générale de la police nationale, sont venus dans ma chambre d’hôpital pour faire leur enquête. Ils essayaient de me piéger, de voir si j’avais lancé des choses, alors que j’étais encore sonné. Ils essayaient de trouver des failles dans ma version, comme si j’étais l’agresseur, et ils me demandaient ‘Qu’est-ce qu’il a fait le collègue ?’

On a tout de suite compris que si on ne faisait pas le travail nous-mêmes, ça ne marcherait pas. Des proches se sont constitués, non pas en comité de soutien d’une victime qui s’appellerait Pierre, mais en groupe de travail, qui a rassemblé des données et qui a mené une sorte de contre-enquête citoyenne.

Notre objectif était de permettre ‘l’établissement de la vérité’ sur les faits, comme disent les juges. On savait que l’enquête de l’IGPN ne permettrait pas d’éclairer la vérité. On a lancé un appel à vidéo, cela nous a été très utile, car, comme par hasard, les deux caméras de la police qui étaient censées filmer la manifestation sont tombées en panne au moment des tirs. Les vidéos que l’on a récupérées ont été synchronisées et nous ont permis d’obtenir un timing précis, minute par minute, seconde par seconde. C’est grâce à ce travail que l’IGPN a été obligée de lâcher le tireur. Ensuite, le juge d’instruction a été contraint d’instruire l’affaire. On a dû organiser des conférences de presse et relancer la justice pour avoir une date de procès.

Il ne faut rien attendre de la justice, il faut faire le travail d’investigation soi-même dans la mesure du possible. Dernièrement, une petite fille qui s’appelle Daranka s’est fait tirer dessus dans la banlieue parisienne. À Mayotte, un petit garçon a perdu son œil pendant le mouvement social de l’automne dernier. Ils n’auront pas forcément le même éclairage médiatique qui permettra de faire éclore ces affaires. Qui parle d’eux ?

Comment la police et les médias ont communiqué sur vos affaires ?

Pierre. Dans mon cas, les médecins ne savaient pas encore ce que j’avais que déjà le préfet déclarait à la presse que j’étais touché à l’arcade et que je n’avais rien à l’œil. J’ai observé que le même scénario se répétait à chaque violence. Les autorités et les médias dominants minimisent à chaque fois les blessures des gens agressés par la police et ‘inventent’ en parallèle des policiers blessés. Sont toujours mis en balance les policiers blessés et les manifestants blessés pour faire croire que la police n’a fait que se défendre, pour légitimer la violence de la police.

C’est une guerre médiatique, une guerre dans l’opinion, les policiers l’ont compris. Les communiqués de la préfecture évoquent des ‘échauffourées’ entre lycéens et policiers. Mais, moi, je n’ai pas vu d’échauffourées, j’ai vu des policiers qui attaquaient une manifestation pacifique. On a aussi dit que j’avais été blessé par un caillou lancé par un autre manifestant.

Joachim : Tout se focalise d’abord sur l’identité de la personne qui s’est fait toucher. La police m’a aussitôt désigné comme un jeune squatteur, un anarchiste, etc., comme si, pour la police et pour l’opinion publique, il y avait une catégorie de gens sur laquelle on peut tirer légitimement.

En termes de stratégie judiciaire, vaut-il mieux viser la condamnation d’une seule personne ou souligner la responsabilité de la hiérarchie ?

Pierre : La stratégie des policiers vise à brouiller les pistes, à dire qu’il n’y a pas de tireur et à renvoyer la responsabilité sur la hiérarchie. À l’arrivée, il n’y a pas de coupable. Qui m’a tiré dessus ? Qui a tiré sur Joachim ? Ce sont des individus. Ils doivent être reconnus coupables. Sinon, ça se termine en non-lieu ou par une relaxe et l’opinion publique pense qu’il ne s’est rien passé. Et ça contribue aussi à décomplexer la violence des policiers qui se sentent toujours plus impunis, exonérés.

Joachim : Condamner un policier, c’est condamner la police. C’est toujours cela de gagné contre l’impunité policière. Les policiers ont le sentiment d’être en guerre, et ce sentiment est encouragé par les pouvoirs publics. Leur mission : rétablir l’ordre dans les zones de non-droit. À travers cette expression issue de la presse à scandale, ils se croient autorisés à agir de manière extra-judiciaire ou offensive, c’est la même chose. Ils se croient autorisés à tirer aux flashballs sur les habitants d’un quartier sans raison comme à Villiers-le-Bel, le jour où Alexandre et Bruno ont perdu un œil. Si la police veut devenir une armée, exigeons au minimum qu’elle rentre dans ses casernes.

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