« Il existe un hiatus énorme entre la police et les quartiers populaires » 7/8

Treize personnes directement touchées par la violence policière sont venues témoigner devant la cour à l’occasion du procès du 8 juillet. À moins d’une semaine de l’appel du jugement, nous publions deux à deux, huit de ces prises de paroles. Omar Slaouti, Vérité et Justice pour Ali Ziri.

Les sept années qui ont précédé ce premier procès, nous avons rencontré de nombreux collectifs constitués suite à une blessure, à un mort. Partageant nos histoires, nous avons acquis une connaissance précise des mécanismes de la violence policière. Nous avons les pleurs, mais aussi l’expérience, nous avons la rage, mais aussi le savoir. Nos vécus, nos luttes ont fait de nous des experts.

Le mercredi 24 et le jeudi 25 novembre 2016, c’est cette expertise sensible que nous avons convoquée à l’intérieur du tribunal, Il n’était plus question pour nous de demander la vérité, mais de la faire surgir depuis le réel de nos histoires, et de l’imposer là où elle est continuellement effacée et déniée.

« Il existe un hiatus énorme entre la police et les quartiers populaires » Omar Slaouti, Vérité et Justice pour Ali Ziri

Je suis enseignant. J’habite Argenteuil. C’est dans cette ville que M. Ali Ziri, âgé de 69 ans, est décédé suite à son interpellation par la police d’Argenteuil. Je viens témoigner aujourd’hui parce qu’au bout de sept ans de procédure, les conclusions ont créé beaucoup d’amertume dans ma ville – dans ces fameux quartiers populaires dont on parle souvent. Le verdict a été un non-lieu.

Un non-lieu ne veut rien dire en soi . Mais quand est écrit noir sur blanc: « La force dont a usé la police était proportionnée », un tel non-lieu signifie qu’il n’y a pas eu dysfonctionnement dans la technique d’interpellation de M. Ali Ziri, qu’il n’y a pas eu d’anomalie. Ce qui signifie mécaniquement que cette situation peut se renouveler.

Je voudrais préciser à la cour que cet homme âgé de 69 ans était retraité, et qu’il avait croisé ce jour-là un ami, âgé de 61 ans, également retraité et handicapé à 60%. Ces deux messieurs avaient certainement bu plus que la moyenne. Leur véhicule n’allait pas tout droit. On les a donc interpellés. Jusque là rien d’anormal. Sauf que ces deux messieurs, alors qu’ils étaient menottés dans le dos, ont subi des coups. Ceci sans le moindre doute, comme en témoignent l’ensemble des stigmates sur le corps de M. Ali Ziri. 48 heures après son interpellation, il va décéder, et on retrouvera sur son corps 27 hématomes, dont un de 17 centimètres de diamètre au niveau dorso-lombaire.

L’affaire est classée sans suite très rapidement. La famille a porté plainte, et une nouvelle expertise médicale est demandée auprès de l’institut médico-légal. Le professeur Leconte, une sommité en la matière, fait le lien entre la technique d’immobilisation sur M. Ali Ziri dans le véhicule de police – une technique de pliage interdite en France depuis 2003 mais encore en usage dans la police française – et une hypoxie, une anoxie et secondairement, un arrêt cardiaque. Ceci est extrêmement important, parce que dans cette affaire, il va y avoir plusieurs expertises médicales. Sur quatre, trois d’entre elles vont confirmer une hypoxie suite à la technique d’immobilisation. La première, quant à elle, suppute une cardiomyopathie, comme le mettent souvent en avant les procureurs, par exemple dans l’affaire Adama Traoré[1]. Dans notre affaire, le juge d’instruction va conclure à un non-lieu, malgré le fait que les parties civiles, y compris le ministère public, ont demandé une enquête supplémentaire.

Il existe un hiatus énorme entre la police et les quartiers populaires. Les policier·es présent·es ici savent de quoi nous parlons. Les gens qui vivent dans des quartiers populaires savent aussi de quoi nous parlons. Ils le savent d’autant plus qu’ils le vivent au quotidien. Les policier·es ont voté à plus de 70% Front national aux dernières élections régionales. Il y a un problème structurel dans cette police, et dans ce pays. Mais c’est d’autant plus grave quand ça concerne la justice.

Dans l’affaire Ali Ziri, les parties civiles ont demandé quatre éléments supplémentaires pour pouvoir faire l’instruction à charge et à décharge : que le juge d’instruction entende personnellement les témoins, ainsi que les policiers impliqués dans l’arrestation, qu’il effectue une reconstitution, et enfin que puisse être visionnée en présence des témoins la caméra n°7 située face au commissariat d’Argenteuil. Le juge d’instruction a répondu qu’il n’était pas question de visionner cet enregistrement en présence des témoins, parce que cela risquerait d’altérer leur sincérité. Or ces témoignages ne sont dans le dossier que sous forme de procès-verbaux établis par la police. Jamais le juge d’instruction n’a confronté les différents témoins. Peut-on juger de la fiabilité de ces témoignages lorsque seule la police enquête sur la police ? La Cour des comptes s’interrogeait déjà en 2010 sur la fonctionnalité de ce type de système.

La Cour d’appel confirme le non-lieu. Nous allons alors en Cour de cassation, qui conclut que la décision du juge d’instruction n’a pas été « légalement motivée ». Elle explique qu’il n’est pas normal que ces quatre demandes n’aient pas été accordées. Nous retournons donc à la Cour d’appel de Rennes, qui rend de nouveau un non-lieu, confirmé cette fois-ci par la Cour de cassation en février 2016. Nous avons depuis saisi la Cour européenne des droits de l’homme, qui vient de nous accorder la recevabilité de notre dossier. L’État français devra répondre des agissements de ces policiers.

Mais ce qui est important dans cette affaire est que nous avons eu à faire à une procédure particulièrement malhonnête de la part de ceux qui ont instruit ce dossier. On ne peut pas juger correctement une affaire à charge et à décharge, si on décide de rendre aveugle des caméras, si on décide de mettre de côté des pièces fondamentales pour la justice et la vérité, comme il est écrit sur de nombreux T-shirt en mémoire d’Adama Traoré ou Amine Bentounsi[2], ou de tous ceux et toutes celles mutilé·es par la police.

Les notions de vérité et de justice sont souvent clamées dans un mégaphone, sur une banderole, ou dans des manifestations. Elles marquent les manquements de la justice. Je tiens à dire qu’en tant qu’enseignant, j’ai affaire à ces populations de jeunes où l’aigreur est parfois très importante à l’égard des institutions. Mon rôle est un rôle de distanciation, je ne prends jamais position. Mais je témoigne personnellement, entre moi et moi, de ce ressentiment extrêmement fort que peuvent avoir des jeunes et des moins jeunes dans des quartiers populaires souvent délaissés, que certain·es rapprochent de véritables zones d’apartheid. Lorsque socialement on est mis de côté, et lorsque juridiquement, ni la police ni la justice ne peuvent être un recours pour garantir et obtenir une dignité égale pour tous, cela devient vraiment compliqué.

Ali Ziri était un ami de mon père. Je le dis avec une pointe d’émotion, car j’ai rarement vu mon père pleurer. Pour des milliards de raisons, liées notamment à son histoire personnelle. Mais ce jour-là, sans me regarder dans les yeux, par dignité, le regard embué, il m’a dit : « Ça recommence. » Dans la bouche de mon père, qui n’est franchement pas quelqu’un de particulièrement énervé, « Ça recommence » signifiait qu’il y a des relents qui remontent à une certaine idée de la police : celle qui jetait les Algériens dans la Seine le fameux 17 octobre 1961. Pour mon père, qui a 85 ans, c’était la référence.

Comment un monsieur de 69 ans et son ami de 61 ans, menottés dans le dos, ont pu constituer un quelconque danger à l’égard de ces trois policiers ? Il y a aujourd’hui un dysfonctionnement clairement établi de la police. La police s’organise, se structure. Les policier·es discutent entre eux. Les syndicats de police font parfois pression sur la police des polices. Ils sont même capables de manifester en dépit du droit. Amnesty International parle même de « policiers au dessus des lois ». La vraie question qui se pose est : dans quelle mesure la justice est-t-elle réellement indépendante des pressions policières ? Je le dis particulièrement pour ce juge d’instruction qui a décidé d’un non-lieu, alors que le procureur estimait qu’il fallait poursuivre l’enquête jusqu’au bout.

Ce sont ces dysfonctionnements qu’on vient aujourd’hui mettre en exergue. Et sans grande fierté, je vous dis que nous avons très peu d’espoir dans les affaires de justice, et que si les pots de terre que nous sommes peuvent difficilement gagner contre vos pots de fer, il se pourrait qu’à force de nous briser, nous finissions par vous ensevelir.

[1] En juillet 2016, Adama Traoré meurt à la gendarmerie de Persan, à la suite de son interpellation à Beaumont-sur-Oise. Deux expertises médico-légales ont contesté les marques de violences pourtant constatées par les pompiers l’ayant pris en charge, mais se contredisent quant à l’existence d’une cardiomyopathie à l’origine de sa mort. La demande de la famille d’une troisième contre-expertise a été rejetée par le juge d’instruction.

[2] En 2012, Amine Bentounsi, pour ne pas être retourné en prison après une permission, est tué par une balle policière dans le dos à Noisy-le-Sec. Son meurtrier, le gardien de la paix Damien Saboundjian, affirmant avoir tiré en légitime défense, est acquitté en première instance, mais condamné en Appel à cinq ans de prison avec sursis, notamment grâce à l’acharnement de sa sœur Amal, membre du collectif Urgence notre police assassine.

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