« Ce soir-là, la police a tiré sur des formes de solidarité. » 1/8

Treize personnes directement touchées par la violence policière sont venues témoigner devant la cour à l’occasion du procès du 8 juillet. À moins d’une semaine de l’appel du jugement, nous publions deux à deux, huit de ces prises de paroles. Une participante au collectif 8 juillet.

Les sept années qui ont précédé ce premier procès, nous avons rencontré de nombreux collectifs constitués suite à une blessure, à un mort. Partageant nos histoires, nous avons acquis une connaissance précise des mécanismes de la violence policière. Nous avons les pleurs, mais aussi l’expérience, nous avons la rage, mais aussi le savoir. Nos vécus, nos luttes ont fait de nous des experts.

Le mercredi 24 et le jeudi 25 novembre 2016, c’est cette expertise sensible que nous avons convoquée à l’intérieur du tribunal, Il n’était plus question pour nous de demander la vérité, mais de la faire surgir depuis le réel de nos histoires, et de l’imposer là où elle est continuellement effacée et déniée.

« Ce soir-là, la police a tiré sur des formes de solidarité »

P., Membre du collectif 8 juillet – Se défendre de la Police.

Je témoigne aujourd’hui parce que j’habite à Montreuil et que le soir du 8 juillet 2009, j’étais présente quand la police a tiré. Je participe au collectif 8 juillet qui s’est constitué après les événements qui sont arrivés ce soir-là.

Pour comprendre ce qu’il s’est passé et pourquoi la police a tiré, il faut comprendre sur quoi la police a tiré. Ce soir-là, elle n’a pas seulement tiré sur des individus mais sur des formes de solidarité.

Le soir du 8 juillet, nous sommes dans la rue pour exprimer notre colère suite à l’expulsion d’un lieu occupé qui s’appelait La Clinique. On distribue des tracts pour informer la population de Montreuil de l’expulsion qui s’est déroulée le matin même. L’expulsion a été violente. Des habitant·es ont été insulté·es, frappé·es et visé·es au fusil d’assaut.

La Clinique, c’était un lieu occupé qui donnait sur la place du marché, près du métro Croix de Chavaux. C’était un lieu ouvert sur la ville. Des activités et des collectifs de luttes s’y organisaient. Montreuil subissait alors u ne grosse pression immobilière. Dominique Voynet venait d’être élue maire et tout un processus de restructuration se mettait en place. Pour les plus pauvres et les plus précaires, il était de plus en plus difficile de trouver un logement en centre-ville.

L’expulsion de La Clinique est arrivée dans un contexte où la ville connaissait un processus de transformation aussi rapide que brutal. Certain·es essayaient de résister, de s’organiser et de prendre en main les besoins liés à leur condition de jeunes précaires. Concrètement, cela voulait dire : s’organiser contre les arrestations et les expulsions de sans-papiers, participer à des collectifs de chômeurs et chômeuses, se solidariser autour des questions de revenu et de travail, faire des cantines, des projections, aider à la recherche de logements et à la défense de gens menacés d’expulsion.

Le soir du 8 juillet 2009, la police a tiré sur tout cela. Elle a tiré sur toutes ces formes de solidarité, de partage et d’organisation collective. Si jamais on ne raconte pas cela, on ne peut pas comprendre pourquoi la police nous a tiré dessus. Si je le répète, c’est parce qu’en blessant six personnes, c’est sur bien plus qu’ils ont tiré. On a eu peur. Il y a eu de la panique. C’était une démonstration de puissance. Expulser ce lieu, de cette manière, c’était nous dire : « Rentrez chez vous, on ne veut plus vous voir dans la rue, on ne veut plus vous voir faire toutes ces choses ».

Et cette violence a continué, parce qu’après le soir du 8 juillet, nous n’avons pas déménagé, et la plupart d’entre nous ont continué à habiter Montreuil. Elle a continué à travers une série de vexations, d’humiliations, d’arrogances. Par exemple, vous rentrez chez vous le soir, une voiture banalisée roule doucement, s’arrête à votre hauteur et les policiers à l’intérieur vous montrent leurs armes en souriant… Il est arrivé que des policiers nous appellent par nos noms de famille dans la rue. Ou encore que certains d’entre nous se fassent frapper dans une voiture de police après avoir été arrêtés suite à une expulsion. Ou encore, pendant l’occupation d’un Pôle Emploi à Montreuil, qu’un policier lance : « Vous faites moins les malins maintenant que vous avez perdu un œil ! »

Si je raconte tout cela, c’est pour dire qu’au-delà de ce qu’il s’est passé le soir du 8 juillet, il y a une violence plus quotidienne, plus banale, qui prolonge celle qui nous est tombée dessus le 8 juillet. Cela ne nous concerne pas seulement. Il y a pleins d’autres histoires de ce type à Montreuil. Et ce ne sont pas des rumeurs, ce sont des affaires que l’on peut trouver dans la presse. L’année suivante, devant le centre social des Morillons, la BAC est arrivée et a tiré au flash-ball au milieu de gamins en train de jouer à cache-cache. Au printemps 2010, un jeune adolescent s’est fait contrôler, puis a été emmené dans un terrain vague, tabassé et laissé là. En octobre 2010, pendant une expulsion de maison, un habitant s’est pris un coup de taser. Le même jour, juste après cette expulsion, la même patrouille s’est rendue devant le lycée Jean-Jaurès et a tiré au LBD 40. Un jeune lycéen de 16 ans, Geoffrey, qui manifestait contre la loi sur les retraites, a perdu la vue d’un œil.

C’est insupportable d’assister à toute cette violence, dans la même ville, un an après ce qui nous est arrivé. Et cela se passe dans pleins d’autres villes. Pour nous, qui avons vécu la soirée du 8 juillet, il a fallu conjurer la peur et comprendre ce qu’il s’était passé. Pourquoi on nous avait tiré dessus, pourquoi il y avait eu des blessés, pourquoi l’un d’entre nous avait été mutilé.

C’est ce que nous avons fait pendant les sept années qui ont suivi, en allant rencontrer d’autres gens qui avaient vécu la même chose, mais dans d’autres contextes. C’est comme cela que nous avons réussi à faire face collectivement à cet événement. C’était une façon de lutter contre l’isolement et la peur. C’était une façon de tenir ce à quoi nous nous étions engagés au lendemain du 8 juillet : nous ne nous laisserons pas tirer dessus en silence.

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