Texte lu par l’assemblée des blessés lors de la commission d’enquête parlementaire sur le maintien de l’ordre.

1. Notre sentiment concernant cette mission d’enquête.

Avant de commencer, nous voudrions vous donner notre sentiment à propos de cette commission.

En tant que blessés et mutilés au Flashball et au LBD, nous avons été profondément révoltés par la mort de Rémi Fraisse. Chaque personne tuée ou blessée par la police réveille nos blessures.

Alors que cette enquête parlementaire s’est ouverte suite à sa mort, de nombreuses auditions se sont transformées en tribune pour la gendarmerie et la police.

Le temps réservé aux policiers et gendarmes, la complaisance de certains commissaires à leurs égards n’a pas manqué de nous irriter.

L’intervention de monsieur Denis Favier, directeur général de la Gendarmerie, venu exposer en dix points, ses exigences en matière de restriction des libertés et de nouvelles dotations d’armes est exemplaire à ce sujet.

Dans cette salle, on a plus entendu parler de la violence supposée des manifestants que de la violence des forces de l’ordre.

Et pourtant c’est bien un manifestant qui est mort à Sivens. Et c’est pour cette raison que nous sommes présents.

Rappelons par ailleurs, que nous n’avons pas été invités par cette commission et que si nous ne l’avions pas demandé, aucun blessé par la police n’aurait été auditionné.

2. Présentation de l’assemblée des blessés.

L’assemblée des blessés réunit plus d’une dizaine de blessés et mutilés par la police suite à des tirs de Flash-Ball ou de LBD 40.

Nous sommes manifestants, supporters de football, habitants des quartiers populaires.

Nous venons des quatre coins de l’hexagone.

Nos objectifs sont les suivants :

Soutenir les personnes blessées par la police.

Partager et diffuser nos expériences en matière médicale, juridique, médiatique et politique.

Lancer des initiatives communes.

Se soutenir mutuellement lors des procès.

Participer aux luttes en cours.

Avec l’augmentation continue des blessés au flashball et LBD combien serons-nous demain dans cette assemblée à nous organiser contre les violences policières ?

3. Quelques chiffres concernant le Flashball et le LBD.

Depuis 1995 pour le Flashball et depuis 2007 pour le LBD, on compte trente six mutilés ou blessés graves connus.

Parmi eux, deux enfants de moins de dix ans  :

En 2011,

Nassuir, 9 ans, a été éborgné pendant une intervention policière à Mayotte.

Daranka, 8 ans, a été éborgné lors d’une intervention policière à Corbeil-Essonnes.

Et un mort par Flashball, Mostefa Ziani, tué pendant une intervention policière à Marseille en 2010.

Pour toutes ces histoires la justice a été saisie.

On compte seulement une condamnation d’un policier contre 36 classements sans suite, non-lieux ou relaxes.

1 contre 36, l’impunité policière est la règle.

Notons quand-même qu’après une plainte déposée devant le Tribunal administratif, la responsabilité d’un préfet a été reconnue et l’Etat condamné à verser des indemnités. D’autres plaintes ont été déposées collectivement et sont en cours.

4. Le flashball et le LBD ne se substituent pas à l’arme de service.

Nous voulons écarter une première contre vérité à savoir que le flashball se substitue à l’arme de service et permet d’éviter les homicides.

Dans les situations où les policiers font usage du flash-ball et du LBD 40, jamais ils n’utiliseraient leurs armes de service.

Sur le terrain, on s’aperçoit que le flashball vient en complément de la matraque et du gaz lacrymogène. En ce sens, il augmente considérablement la violence de la police.

D’autres part le nombre de personnes tuées par la police par balle chaque année n’a pas pas diminué depuis l’avènement du flashball et du LBD.

Cette contre vérité est systématiquement mis en avant pour justifier l’usage du flashball et du LBD.

Ici même, Monsieur Denis Favier, directeur de la gendarmerie a tenu de tel propos pour demander que les gendarmes mobiles soient dotés de lanceurs de ball défense.

Monsieur Cazeneuve a fait de même il y a peu à l’assemblée nationale : « l’usage d’armes à feu est très fréquemment évité grâce aux armes de force intermédaire. » a-t-il-dit ?

A suivre leur raisonement nous aurions tous été tués par balles à l’occasion d’une manifestation, d’un rassemblement, d’un match de foot, d’une expulsion locative, en attendant notre bus.

Le Flash Ball est l’extension mutilante de la matraque et non la réduction non mortelle de l’arme de service. Nous nous opposons à tout usage du FB et du LBD.

5. Nos blessés contre les leurs ?

Aux manifestants blessés, on oppose souvent, qu’il y aussi des policiers blessés.

Nous avons établis une liste de blessés et mutilés au flashball et LBD. On attend toujours la liste des policiers. La seule réponse donnée ici même, est que statistiquement le nombre de blessés a augmenté chez les policiers. Ce qui vous en conviendrez n’est pas une réponse satisfaisante.

Il faut lire l’entretien du chef de la police de Nantes, Monsieur Jean-Christophe Bertrand. Médiapart l’interrogeait suite à la manifestation du 22 février. Alors qu’il y a eu trois personnes mutilées lors de cette manifestation, il affirmait sa conception du maintien de l’ordre : « Ceux qui prennent le risque de s’en prendre aux forces de l’ordre s’exposent eux aussi à des dommages corporels. »

Et il évoquait ainsi les blessures des policiers et gendarmes présents ce jour là : « Il y a eu des blessures physiques, comme des acouphènes, et d’autres moins visibles, psychologiques. Plusieurs fonctionnaires souffrent de troubles liés à la violence inouïe à laquelle ils ont dû faire face. »

Voilà ce que Monsieur Bertrand a à opposer aux trois personnes mutilés ce jour là, des acouphènes et des blessures psychologiques….Vous serez d’accord avec nous, qu’il n’y a rien de commensurable.

6. Le flashball et le LBD sont des armes mutilantes.

Si le Flash-Ball tue rarement, il mutile très souvent. C’est en tant que tel qu’il doit-être interdit.

Parmi nous, certains ont reçu un tir en plein dans l’oeil. Ils ont purement et simplement été éborgnés, leur oeil a explosé sur le coup. C’est le cas de Quentin, Casti et Joachim ici présent.

D’autres ont reçu un tir autour de l’oeil. Le choc ne manque jamais de provoquer un décollement de la rétine et au final une cécité pouvant être complète. C’est le cas de Pierre ici présent et de geoffrey qui est ici représenté par son père Christian.

Sans parler des multiples fractures du crane, du nez que nous avons tous subi.

D’autres ont eu la mâchoire explosée, ont perdu une partie de l’ouïe, ont des migraines constantes accompagnées de troubles neurologiques tel que l’aphasie.

7. La question de la formation et du règlement ne sauraient constituer une réponse.

On a relevé que dans de nombreuses manifestations, les policiers ne respectaient pas le règlement et visaient explicitement le visage. À Nantes les policiers de la Bac armés de flashball ont pris l’habitude de regarder les manifestants en posant une main sur un oeil pour leurs signifier ce qu’ils risquent à rester là. Rappelons que lors de la manifestation du 22 février à Nantes, trois personnes ont perdus un œil ou la vue d’un oeil et de nombreuses autres personnes ont été touché au visage et à la tête (crâne, nez, bouche,etc).

Aucun règlement, aucune formation ne serait prémunir de ces risques. Quand bien même les policiers ne viseraient pas les visages, cette arme est inconditionnellement dangereuse et quelque soit son utilisation, il existe toujours un risque de mutilation ou même de mort.

Mustafa Ziani à Marseille a été touché par un tir de flash-ball au torse, il est mort d’un arrêt cardiaque.

8. En matière de maintien de l’ordre la différence de traitement est la règle.

En matière de maintien de l’ordre comme dans beaucoup d’autres matières, la différence de traitement est la règle.

On a évoqué ici même, la différence de traitement fait aux manifestants qu’ils soient zadistes ou agriculteurs de la FNSEA.

Aux côtés de la doctrine officielle, l’état met en œuvre un maintien de l’ordre beaucoup plus offensif qui s’applique à des pans toujours plus larges de la population.

Avec la dotation massive de flash-ball et de LBD, survient une augmentation automatique des tirs perpétrés, et donc des blessures graves allant jusqu’à la mutilation, l’infirmité permanente, la mort.

Il s’agit là d’un changement de pratique (et donc d’un changement implicite de doctrine) de la police française. On tire à nouveau sur la foule.

9. Flashball et LBD et maintien de l’ordre.

La simple présence du LBD opère un glissement qui modifie en acte la doctrine appliquée sur le terrain.

Si comme le dit monsieur Bertrand Cavalier, la règle d’or du maintien de l’ordre est que « la force doit se manifester sans jamais avoir à s’exercer », le flashball répond à une logique inverse.

L’arrivé d’un canon à eau, l’équipement des CRS avant une charge, ainsi que les secondes qui précèdent le lancé des gaz lacrymogènes sont perceptibles par les manifestants. La force se manifeste avant de s’exercer.

Le flashball ne se manifeste pas, il frappe. Et pour cause son déploiement se résume au simple fait d’appuyer sur la gâchette. Souvent, les blessés disent ne pas avoir compris ce qui leur était arrivé.

On peut souligner une autre caractéristique du flashball et du LBD qui le met en porte à faux avec la doctrine française du maintien de l’ordre.

Les gaz lacrymogène, une charge de CRS, un jet de canon à eau s’adressent au corps collectif des manifestants. Leur fonction est de les repousser dans le cadre des dispositions concernant l’attroupement.

Le flashball et le LBD répondent au même cadre d’usage. Mais leurs effets sont tout à fait différents. D’abord, ils ne s’adressent pas au corps collectif des manifestants mais à une seule personne. Ensuite, ils ne repoussent pas, mais frappent. S’ils dispersent, ce n’est pas par l’exercice contenu de la force contre l’ensemble des manifestants, mais par l’extrême violence exercé sur l’un d’entre-eux pour terroriser tous les autres.

Pour cette raison, nous disons que le flashball-LBD est une arme de terreur. Sa devise est en frappé un pour terroriser tous les autres.

La sous-jacence des principes d’absolue nécessité, de proportionnalité, de mise à distance, est que les forces de l’ordre sont responsables de l’intégrité physique des manifestants, quelques soient les manifestations et quelques soient les manifestants. Les jets d’eau repoussent et mouillent. Les gaz lacrymogène piquent les yeux, le visage et la gorge. Le flash-ball-LBD, lui, blesse, mutile et parfois tue.

Il y a là, en acte, un changement de la doctrine qui ne dit pas son nom, une transformation lourde de signification.

Avec le Flashball-LBD, c’est la possibilité même d’agir collectivement sans prendre le risque d’être mutilé qui est remis en question.

10. Il n’y a pas d’équivalence entre la violence des manifestants et la violence des forces de l’ordre.

À de nombreuses reprises, certains d’entre-vous, messieurs et mesdames les commissaires, ont mis en équivalence la violence des manifestants et la violence des forces de l’ordre. L’une viendrait justifier l’autre.

Cette équivalence n’a pas de sens. On a d’un côté un corps armé, des milliers d’hommes entrainés, protégés et armés et de l’autre une population civile. On a bien compris qu’avec cette équivalence ce qu’on essaye de nous faire accepter est qu’une minorité violente s’infiltrerait à l’intérieur de cortèges pacifiques et respectueux de la légalité. Au final, ce serait eux, les responsables de la mort de Rémi. Ce fut la stratégie de défense du gouvernement et vous la prolongez ici.

Cet ennemi intérieur justifierait des armes nouvelles, et des lois d’exceptions.

La réalité est tout autre et on la devine dans les mots des policiers eux-mêmes. La police ne fait pas face à une augmentation de la violence, mais à une augmentation de la conflictualité générale. Que l’on soit agriculteur, travailleur précaire, zadiste, ceux qui se battent n’ont d’autres choix que d’emprunter des formes de luttes qui sortent du cadre simple de la manifestation.

Aussi, il n’y a pas de bon et mauvais manifestants, il y a des gens, de plus en nombreux, dépossédés de leurs activités, de la richesse commune, de leurs territoires, de leurs environnements, qui se battent pour les garder, voire pour les reconquérir et qui font face à un pouvoir qui ne lâche rien car il est entièrement soumis à des intérêts économiques privés.

One comment

  1. […] La transcription de l’intervention ici. […]

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